Litle Big Bang
samedi 23 décembre 2006 par Somanos Sar
Le professeur Théodore Doressendi pose délicatement son stylo doré sur le bureau et reste contemplatif devant les quelques feuilles éparpillées devant lui. Il est perplexe au plus haut point. C’est tout simplement incroyable. L’équation alignée sous ses yeux ébahis semble sortir d’un autre cerveau que le sien.
Et pourtant, Dieu sait s’il est l’un des plus brillants savants de son époque. Tout le monde le sait, même lui… Mais des équations pareilles… franchement, ça ne peut pas sortir d’un cerveau de Terriens, en tout cas pas au stade actuel de l’Evolution. En vérité, ces symboles physico-mathématiques dépassent de très loin tout entendement humain.
Mais, alors, comment se fait-il qu’il puisse les comprendre, lui ? Et même que c’est lui qui les a découverts ? Faut-il conclure qu’il n’est pas humain ? Qu’il est un extraterrestre ? Il se regarde, se tâte, se pince… 100% homo sapiens sapiens, à ce qu’il puisse le constater.
Alors, il ne reste plus qu’une seule solution : il est en train de rêver… Une autre claque sur le front.
Aïe !
Non, il ne rêve pas. Et ses yeux restent longuement rivés sur le bureau, comme s’ils étaient incapables de se détacher de ces feuilles noircies par une démonstration fantastique de la mécanique quantique, tout fraîchement griffonnée avec toute la fureur que seul un incroyable accès de génie peut provoquer. Des instants pareils, il n’en vivra sûrement pas d’autres. Même avec sept vies de plus. Il le sait et a largement de quoi être satisfait de lui-même. A un tel point qu’il s’accorde une grande récompense : poser ses deux mains sur le ventre, se laisser basculer légèrement dans son vieux fauteuil et croiser ses jambes sur le bureau. Le visage illuminé, les yeux mi-clos et la bouche esquissant un rictus absolument désopilant. Le même rictus que celui d’un nourrisson expulsant cette matière jaunâtre issue d’une bataille furieuse entre sa faune intestinale et les protéines lactaires de sa mère, à moins que cela ne soit ceux d’une vulgaire vache paissant dans un champ de pavot. Bref, Bouddha lui-même n’aurait pas atteint une telle béatitude. Encore moins dans une telle posture. C’est le plus grand moment de sa vie. Mais non, que dis-je ! Lui, ce n’est rien. Un conglomérat éphémère de poussières d’étoile, animé par une énergie admirable, certes, mais essentiellement rempli de vide. Non, ce n’est pas le plus grand moment de sa vie, mais celui de toute l’histoire du monde.
Non, non et toujours non !
Hein ? Quoi ? Comment ça, pas le plus grand moment de l’histoire du monde ? Mais qu’y a-t-il donc de plus important que le monde ? C’est vrai, quoi. Le monde… tout le monde veut le sauver !
Bon, d’accord, souvent, on ne sait pas de quoi il faut le sauver, sauf peut-être de ses sauveurs eux-même. Mais tout de même, c’est bien la preuve qu’il n’y a rien de plus important !
Vous le savez, vous ? Non ? Ah ! Alors, le professeur Doressendi doit le savoir, lui.
Ah bon ? Il s’en fiche, du monde. Ce n’est qu’un petit caillou flottant dans l’espace, infesté d’une multitude de faunes qui s’entretuent chaque jour prolonger un bail qu’ils n’ont jamais payé.
Mais oui ! Il y a autre chose de plus grand que le monde : il y a l’Univers, le Cosmos et le mystère de sa création, l’instant t zéro, le Big-Bang. Et le professeur Doressendi est le premier à vivre cet instant inouï, insondable pour un esprit humain. Un feu d’artifice de savoirs éclaire soudain toute une région de l’Univers où l’ignorance règne en maître jusqu’à cette nuit. Une voie nouvelle s’ouvre sous la blancheur maculée de ces feuilles historiques, fruits d’un sacrifice pas vraiment consentant de quelques pins de la forêt landaise.
Certes, elle est un peu longue, l’équation. Mais ce n’est pas n’importe quelle équation. C’est l’Unificatrice. Elle regroupe en une seule expression les quatre forces fondamentales à l’origine des phénomènes physiques cet Univers. Voici donc la liste de ces forces, par ordre alphabétique pour de ne pas faire des jaloux. En une, la force électromagnétique ; elle maintient les électrons en orbite autour du noyau et colle les atomes les uns aux autres pour donner des molécules chimiques et biochimiques. Sans elle, aucune réality-show n’aurait jamais pu s’incruster dans les interstices des grilles phosphorés des tubes cathodiques… Ah ! c’est vrai… j’ai loupé la moitié d’un wagon ! Les tubes cathodiques est une espèce en voie d’extinction !
En tout cas, la deuxième force est appelée la force faible. C’est elle qui fait luire les lucioles la nuit… Oh pardon, mille excuses ! C’est elle qui fait briller les étoiles, et produit certains types de radioactivité naturelle. Et qui sait combien de rêves d’enfants auraient été impossibles sans elle ? Sans les étoiles et les lucioles.
Troisième au quintet gagnant, la force forte… Pour une balaise, c’est un peu juste. Mais bon, c’est elle qui colle les quarks entre eux pour former les protons et les neutrons du noyau des atomes. Que ceux qu’elle empêche de dormir lève les doigts !
Non ! Pas vous, professeur Doressendi ! On sait qu’elle vous empêche de dormir. Autrement, vous ne seriez pas ici, à trois heures du matin, en train de gratter le dos de votre bureau au lieu de celui de votre épouse vénérée… Enfin, ce n’est pas mes oignons.
Et la consolante est pour la force de gravitation, sans quoi aucune pomme ne serait jamais tombée sur la tête d’un certain Isaac Newton et le monde aurait été bien différent…
Mais à partir de maintenant, le monde sera encore plus différent. Car le plus formidable dans l’équation du professeur Doressendi n’est pas l’unification des forces de l’Univers, mais l’Univers lui-même, avec tous les mystères qui l’entourait à l’instant t zéro, le Big-Bang. Et tout est démontré là, sur ce quelques feuilles, puis condensé en une seule équation. Une équation soigneusement retranscrite en gros sur une autre feuille blanche et aussi vierge que la neige du matin, comme si tout devait commencer de là et terminer là… tout l’Univers résumé en une simple équation…
Et puis, à bien réfléchir, avec sa modestie si naturelle, Théodore Doressendi se dit que l’équation est trop parfaite pour exister comme ça, sans que personne ne l’ait inventée. Quelqu’un l’a sûrement écrite avant lui. Il mettrait sa main au feu, fut-ce celui du fourneau à pizzas de chez Toni, le pizzaiolo suédois sous son appartement.
Le doute l’envahit mais il est trop heureux pour se perdre dans des conjectures mystiques. Après tout, il est un scientifique, non ?
***
Il va de soi que la portée de cette découverte s’étend bien au-delà de la Terre et de l’humanité, puisqu’elle est universelle. Lui, Théodore Mahatma Illich Doressendi, arrière-arrière-petit-fils d’un brave charmeur de serpent indien, petit-fils d’un charmeur de dames russe, vient de soulever le voile du jupon… pardon, le voile du plus grand secret cosmique.
Et il y a donc de quoi se sentir aussi excité qu’un électron du sabre au laser du Jeudi.
Son sourire s’accentue encore plus lorsqu’il songe à Archimède le génial qui, comblé de bonheur, courait dans la rue en criant « Eurêka ! Eurêka ! ». Qui aurait pensé que cette scène serait encore racontée de nos jours, des milliers d’années après, probablement à tous les écoliers de la Terre entière ? Le monde serait-il différent si son géni n’avait vu le jour à son époque ? Quelqu’un d’autre aurait-il pu faire les mêmes découvertes ? Si oui, combien de temps après ?
Voilà donc un point tournant dans l’histoire du monde. Non, c’est bien plus qu’un point tournant. C’est une contribution éternelle au savoir humain. Au savoir tout court. C’est cela, la vraie richesse, intemporelle et invendable. Sans cette contribution-là, et des tas d’autres, ses propres travaux auraient-ils eu la chance de voir le jour, ici, cette nuit, dans cette pièce silencieuse ?
Il pense aussitôt aux arbres. Hein ? Aux arbres ? Mais qu’ont-ils à voir avec la marmite céleste ? Parce qu’eux aussi ont apporté une immense contribution, en se jetant à corps perdu sur les tronçonneuses des bûcherons, eux-mêmes descendants de l’éternelle lignée du Petit Pucet[1].
Certes, ce sont plutôt les tronçonneuses qui se sont jetées voracement sur les arbres. Il n’empêche que le résultat est le même : des feuilles de papier, dont quelques-unes ont eu l’honneur suprême de matérialiser l’unificatrice, une équation qui décrit également la naissance de l’Univers. Un honneur d’autant plus grand lorsqu’on pense qu’elles en sont elles-mêmes issues, de l’Univers et de l’équation.
Les yeux toujours clos, le professeur médite sur la portée de sa découverte. Aujourd’hui, cela semble extraordinaire. Mais les générations futures ne manqueront pas de la trouver banale, comme les gens de son époque trouvent évidente celle d’Archimède, aussi fondamentales soient-elles, l’une et l’autre. Il voudrait se précipiter dehors, dans les couloirs, dans les allées du campus, pour exprimer sa joie, lui aussi. Mais à qui pourrait-il le faire ? Il est trois heures du matin… et pas un chat pour partager sa jubilation.
***
La théorie est belle, fascinante. Même les plus sceptiques n’ont rien trouvé de mieux à dire que de hocher la tête comme des pantins montés sur des ressorts. Ils sont restés sans voix devant l’implacable démonstration. Splendide aurait le mot s’ils avaient eu quelque chose à dire. Rarement une théorie a fait autant l’unanimité. Elle a reçu d’innombrables éloges de la part des communautés de physiciens et d’astrophysiciens disséminés à travers toute la planète, ce petit caillou perdu au fin fond de l’Univers dont il est pourtant question.
Mais s’il existe des tas de lois pour régir chaque chose dans cet Univers à peu près ordonné, il en existe une qui les gouverne toutes. Et elle déclare qu’une théorie restera de la théorie tant qu’elle n’aura pas été validée par des expérimentations permettant de la confirmer ou de l’infirmer.
C’est pourquoi on travaille d’arrache-pied pour mettre au point l’aventure la plus fabuleuse que l’humanité ait jamais tentée : reproduire le Big-Bang en laboratoire ! C’est une expérience inouïe, mieux que le voyage sur la Lune à bord d’un scooter de mer ou encore la téléportation de James Bond sur Proxima de Centaure.
Certes, l’énergie engagée est infinitésimale en comparaison du Big-Bang originel, le Vrai, mais si la théorie est juste, l’expérience baptisée à juste titre Litle-Bang dévoilera tous les détails concernant les mécanismes cosmiques qui s’étaient enclenchés voici environ quinze milliards d’années déjà.
Il a fallu pour cela organiser des collectes de fonds au près des différents gouvernements et organisations internationales, publiques ou privées. L’argent ainsi récolté doit servir à construire l’accélérateur de particules le plus puissant que l’humanité ait jamais osé rêver. En fait, il ne s’agit pas tout à fait d’un accélérateur de particules, mais plutôt un accélérateur de grains, puisque la taille des particules en question est de l’ordre du millimètre.
Et pour une fois, l’enjeu n’est pas économique ni politique ni militaire, enfin, dans un premier temps. Car les plus rusés ne manquent d’y entrevoir des perspectives insoupçonnées jusque-là. Mais dans l’immédiat, le principal enjeu est scientifique et philosophique. Jamais autant de gens n’ont été aussi unanimes sur un même sujet.
La lubie du Litle-Bang s’est emparée de toute la planète entière. Et chacun fait de son mieux pour que les choses aillent plus vite. Nombreux sont ceux qui contribuent activement à cet incroyable projet. Les riches donnent généreusement de l’argent, les pauvres leur temps, tout aussi généreusement, en tapant aux portes des premiers pour collecter les dons.
Chacun réalise soudain l’importance de la compréhension de l’origine de l’Univers. C’est important de savoir d’où on vient. Car aucun enfant n’a grandi sans avoir posé cette simple question : d’où vient-on, de quoi est-on né, de quoi est-on fait ? Et, jusqu’ici, aucun n’a eu de réponse satisfaisante. En tout cas pas une qui serait sans équivoque et irréfutable.
C’est tellement important que l’on arrive à oublier ses petites querelles entre voisins, voire entre pays voisins. Chacun se consacrer de son mieux à l’aventure du Litle-Bang, celle qui retracera la vie depuis l’Origine pour mieux en expliquer la Destination, si jamais il devait y en avoir une. Cette aventure ne laissera plus un enfant dans l’obscurité de l’ignorance.
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Après trois longues années de construction ininterrompue, l’accélérateur Théodore Doressendi est enfin prêt à entrer en service. Et les festivités du dernier changement de millénaire ne seraient qu’une partie de pétanque comparées à celles organisées pour l’inauguration du laboratoire dédié au Litle-Bang. Le professeur Doressendi lui-même se voit porté en héros par la foule venue des quatre coins du monde pour célébrer le symbole de la fraternité mondiale. Et pourtant, il faudra patienter encore un peu. En effet, une période d’environ un an sera nécessaire pour effectuer tous les essais et mises au point. Mais la patience est un fruit qui se mange très mûr. Et le Grand Jour arrive enfin ! Et qui sont les premiers à sauter sur le Litle-Bang pour se faire plein d’argent ? Vous l’avez dans le mille… la télé, bien évidemment ! Car toute la planète a les yeux rivés sur l’événement, si attendu que même les malades les plus désespérés ont inscrit la Faucheuse au chômage technique pendant quelques bons mois. Il n’y a pas plus idiot, en effet, que de mourir juste avant le Grand Jour du Litle-Bang.
Mourra heureux celui qui aura vu le Litle-Bang.
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L’expérience consiste à mettre en mouvement circulaire deux petits grains d’or circulant dans le sens opposé. Ils seront ensuite accélérés de manière synchrone jusqu’à une vitesse exactement égale à 0,987654321 fois de celle de la lumière. Et c’est à cette vitesse-là que l’on les dirigera l’un vers l’autre pour produire une collision à très haute vitesse, condition qui permettra de modéliser le Big-Bang originel.
Instant de collision a été choisi afin que le plus grand nombre de Terriens puisse y assister, par écran de télévision interposé, bien entendu. D’ailleurs, c’est la première fois de toute l’histoire de la télévision que tous les postes de téléviseur de la planète sont allumés simultanément. Tous, sans aucune exception. Aucun décalage horaire n’a empêché ces petits appareils de fonctionner.
Le compte à rebours ne va tarder à commencer. Toute la planète, mais que dis-je, tout l’Univers retient son souffle. Ca y est ! C’est parti ! Dans exactement 100 secondes, la vérité éclatera dans toute sa splendeur, en une gerbe de feu originel. 99 secondes, 98… 11, 10, 9,8,7,6,5,4,3, 2, 1… 1 microseconde, 1 nano-seconde, 1 pico-seconde, 1 femto-seconde, 1 atto-seconde,1 zepto-seconde, 1 yocto-seconde…
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Quinze milliards d’années plus tard…
Le professeur Théodore Doressendi pose délicatement son stylo doré sur le bureau et reste contemplatif devant les quelques feuilles éparpillées devant lui…
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[1] Très traumatisé par l’épisode de l’errance dans la forêt et de celle de l’ogre, le Petit Pucet a juré de raser toutes les forêts de la Terre, pour ne plus jamais avoir à s’y perdre. Ainsi a-t-il dit à ses fils « Mes garçons, vous serez bûcherons. Et vous vengerez les affres subies par votre père ainsi que vos oncles. Coupez les arbres et faîtes-en de la bouillie ! » Mais le cadet, petit Petit Pucet, Petit Pucet junior, comme d’habitude plus malin que les autres, fit la remarque suivante : « De la bouillie, certes, mais qu’en faisons-nous ensuite, père ? » « Eh bien, mouchez-vous avec ! » C’était ainsi que naquit l’idée du papier hygiénique et, presque instantanément, celle du papier toilette. Et contrairement à ce qu’on a pu croire le papier tout court ne trouva un usage plus noble que bien plus tard. Une belle contribution qui perd quelque peu son importance depuis l’arrivée de l’ère informatique.
(c) Somanos Sar 2003
