Extrait 1
mercredi 22 août 2007 par Somanos Sar
Karen travaille la terre avec une vieille houe dont le manche est recouvert d’épines. Du sang coule de ses mains meurtries. Les aiguillons labourent sa chair à chaque geste, mais elle ne peut pas s’arrêter. En aucune circonstance. La vie de Sophana en dépend. Elle a été condamnée à retourner toute cette étendue de terre, gardée par des hommes en noir aux visages invisibles. Et il faut finir sa tâche avant le coucher du soleil. Sinon on emmènerait sa sœur vers un endroit dont elle ne reviendrait jamais. La douleur transperce tout son être, mais elle tranche dans la terre, encore et encore...
Soudain, mêlé de ses larmes, son sang se met à inonder toute la rizière. Et bientôt, tout le paysage alentour change progressivement de couleur. Du vert tendre au rouge vif. Quant aux hommes en noir, ils ont disparu. Elle se retrouve seule, perdue au milieu de ce champ immergé de rouge. Et tandis qu’elle se retourne pour observer le paysage irréel, quelque chose bouge sous ses pieds. Elle sursaute. Et à peine a-t-elle le temps de faire un pas en arrière qu’un squelette grisâtre surgit brusquement de la terre. Elle veut crier, mais aucun son ne sort de sa bouche. En désespoir de cause, elle lève la houe puis frappe le spectre, qui se brise en mille morceaux. L’impact ne provoque aucun bruit, comme si les os étaient en coton. Et pourtant, elle a la sensation étouffante d’entendre un bruit. Un bruit de verre brisé. Elle jette son outil par terre et baisse les yeux pour examiner les débris du fantôme... juste au moment où celui-ci retrouve son visage humain, émacié et triste. C’est celui de Sophana ! Pourquoi m’as-tu frappée ? Je suis ta sœur !
Karen se réveille en sursaut, grelottante et trempée de sueur. Elle se souvient immédiatement de son cauchemar et commence à sangloter sous son oreiller. Elle se débat dans le lit et se gifle des dizaines de fois. Mais aucune douleur physique ne peut atteindre le millième de la souffrance invisible qui déchire son esprit.
Elle roule jusqu’au bord du lit et saisit la bouteille posée sur la table de chevet. Un sifflement sourd dans l’air et le flacon vient se fracasser contre son tibia. Il se brise, laissant apparaître une pointe acérée. Elle la fixe intensément, perdue dans ses tourments. Lentement, elle la retourne pour l’amener sur son aine. Juste au-dessus de l’endroit où courait l’artère fémorale... Les yeux clos. La lame pénètre dans la chair. Un peu. Une perle de sang. Rouge et brillant... Encore une petite pression. Le tranchant s’enfonce un peu plus. Un grand coup et tout serait fini.
Une grande inspiration... Les épaules retombent. Pardon ! Pardon, ma sœur ! Comme tu me manques ! Le col de la bouteille vole à travers la chambre puis atterrit sur la moquette au pied d’un placard.
Les chiffres rouges du radio réveil indiquent 03h33. Mais Karen n’y fait pas attention. Sa conscience l’a abandonnée, partie errer dans un monde où les survivants de son espèce sont parfois aspirés, telle une feuille morte emportée par une tornade. Cette nuit, elle est plus surmorte que survivante. La nuit et le silence règnent dans les rues, dans la chambre, dans son corps et sa tête. Elle reste assise au milieu du lit, immobile, oubliant totalement les minutes qui s’égrènent sur le cadran.
Il est déjà 05h35 lorsque son esprit revient enfin dans le monde des gens normaux, celui où on peut faire tout un drame pour un vêtement tâché. Des tâches de sang parsèment son drap. Elle les ignore, se lève et quitte la chambre. L’ombre d’elle-même. Zombie flottant vers la salle de bain. La marque des gifles est encore visible sur ses joues. Elle allume la lampe au-dessus de la glace et se penche pour examiner de plus près son visage. Elle pense à celui de Sophana gisant dans la boue ensanglantée. Un frisson la parcourt.
Un tour de robinet et la douche coule. Elle enlève sa robe de chambre. Un vilain hématome bleuit sur son tibia, et un peu plus haut, un morceau de sang séché est resté collé à sa cuisse, juste au maillot.
L’eau tiède apaise lentement le corps et, peu à peu, l’esprit. Elle ferme les yeux et se surprend à penser au jeune homme rencontré la veille dans la cage d’escalier. Quelque chose en lui l’intrigue, mais elle ne sait pas quoi. Puis surgit le souvenir d’un regard profond, où se lisait une tristesse semblable à la sienne.
Le bruit de la sonnette vient interrompre le cours de sa pensée. Elle attrape une serviette, se sèche sommairement puis enfile le peignoir avant de prendre le couloir. La sonnerie insiste. Oui, oui, voilà, j’arrive ! Tu es en avance, ce matin ! Elle déverrouille la porte et découvre le sourire de Laurence, une grande blonde au visage de poupée. Une élégance accentuée par les franges bouclées et dorées qui tombent devant les grands yeux clairs et malicieux.
(C) Somanos Sar - extrait de L’ombre d’un doute - Editions les deux encres
Somanos Sar
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