La certitude
samedi 12 janvier 2008 par Somanos Sar
La certitude, c’est tellement… tellement évident… qu’il s’est écoulé plus d’un mois entre le premier et le dernier mot de cette phrase.
Et pourtant, il en faut bien, des certitudes. A commencer par celle qui rend notre existence un tantinet palpable : la terre. Oui, la terre, ce bon vieux plancher des vaches foulé par d’innombrables pattes d’éléphant, aussi bien en tissu qu’en chair et en os. Leur nombre ayant considérablement diminué ces dernières décennies du fait que les deux espèces sont en voie d’extinction.
Donc, la Terre est une certitude, qu’elle soit plate comme une pizza, ronde comme un pochetron ou patatoïde comme une pomme de terre transgénique. Autrement, il n’y aurait aucun paysan pour la labourer en agitant un fouet au-dessus de son attelage sous un soleil tout aussi certain. D’ailleurs, si vous avez encore des doutes, demandez aux bêtes qui tirent la charrue si les coups de fouet ne sont pas une certitude, surtout lorsqu’elles les reçoivent sur leurs appétissants postérieurs.
Le monde est donc un tas de certitudes. Et s’il y en a tant, c’est bien pour renforcer la nôtre. Ce que nous faisons si bien en nourrissant notre corps au moins deux fois par jour, avec les aliments achetés sur le marché, fruit du sol, de la sueur du paysan et de l’énergie des bêtes. De la certitude, notre corps s’en nourrit donc chaque jour, pour en être lui-même une. Tenez, approchez donc, que je vous pince un peu, pour voir si la douleur générée n’en est pas une. Alors, ça fait mal ? Tant mieux ! Vous venez d’acquérir une certitude, celle de la douleur.
Ah ! nous voilà donc. Tout est une histoire de sens, de nos sens, au nombre de cinq, paraît-il. Ces sens qui font la certitude. Tout ce que nous voyons, touchons, goûtons, sentons et entendons est une certitude, une réalité quantifiable ou qualifiable. Ou alors, il y a altération de sens, la fin de la raison, le début de la folie… le début de la fin, quoi. La fin de la certitude, bien certainement.
Pardon ? Ah oui ! c’est vrai. Les sens ne suffisent pas à former un jugement objectif… Que les esprits les plus exigeants se rassurent ! Pour eux, la certitude, c’est… toujours la terre ! Parce que tout a commencé par-là, par cette terre qui a nourri un certain pommier sous lequel, paraît-il, s’est assis un certain Isaac Newton. Et la plus grande histoire humaine est bien une histoire de pomme… non, pas celle que la belle Eve a croquée de ses dents blanches et irrésistibles ; ni celle d’Adam… Le pauvre ! Il a gobé si goulûment le trognon négligemment jeté par sa frivole de campagne que celui-ci est resté coincé en travers de sa gorge.
Donc, si la pomme de la Création est une certitude gravée dans la bible, celle qui s’est taillée de sa branche pour venir trouver la tête du brave Isaac, elle, en a accouché une autre, la plus belle, omniprésente et omnipotente. Oui, la pomme d’Isaac est une pomme de révélation ! Celle qui dévoile les secrets de la gravité, l’une des quatre forces fondamentales qui assurent la cohésion de l’Univers. Tout corps placé dans le champ gravitationnel de la terre est attiré par celle-ci avec une force proportionnellement à sa masse et inversement proportionnellement au carré de la distance entre les deux corps, telle est la loi de la gravité énoncée par Newton lui-même. Autrement dit, la petite pomme qui quitte son amour, excuses, sa ramure, n’a pas d’autre certitude que de venir percuter la tête du génial Isaac assis juste en dessous. Ou alors, c’est que le Grand Sadique a mis la clef sous porte…
En tout cas, tout le monde en a besoin, de la certitude, quelle qu’en soit sa consistance. Il en faut au moins une par tête pensante. Et le grand Pierre Desproges lui-même n’a pu échapper à cette dépendance intellectuelle, puisque la seule certitude qu’il ait, c’est d’être dans le doute.
Car la certitude est la carapace de l’esprit. Elle le protège contre l’hostilité, la violence et l’incertitude du monde. Un monde où l’homme, du fait de l’acuité de sa conscience, a peur de tout, des volcans, des serpents, des tremblements de terre, du cancer, des bombes nucléaires, des guerres bactériologiques, du maïs transgénique, des pique-niques sans tomates, des tornades, du sida, des attentats, des ras de marée, des tigres enragés, des éléphants trompés, des ours en rut, de la chute de Mir, des vampires sans cape, des nappes de pétroles, des vaches folles, de l’alcool frelaté, des poulets sans cervelle, des coccinelles coprophages, des fromages sans asticot, des manchots dans le désert, de l’air azoté … Et il serait bien vain de vouloir en faire une liste exhaustive, parce que la peur n’est rien d’autre qu’une farce obscure de l’imagination, un monde aussi fertile qu’hasardeux .
La conscience est une coquille de noix dans un océan de peur. Elle est ballottée à chaque instant par des vagues monstrueuses de l’imagination ténébreuse, du pessimisme, du désespoir voire de la paranoïa.
Et si certaines peurs peuvent se raisonner grâce à la certitude scientifique, à l’instar des équations de Newton qui permettent de prédire sans trop d’erreur le point de chute de la célèbre station spatiale Mir, d’autres ne pourront se calmer qu’en faisant appel à la certitude mystique. Celle qui se justifie par sa propre immatérialité. Autrement dit, la foi.
Ah ! la foi, la foi… c’est la Certitude. Celle de la bonté infinie du Grande Eternel qui nous protègera de tous les malheurs possibles et imaginables. Et si après tout on est quand même dans la m… la mmh, pardon, la misère, c’est parce qu’il y a trop d’infidèles. Il faudrait songer à les convertir ou carrément à les supprimer, ce serait bien moins fatigant. Peut-être a-t-Il également voulu nous punir de tous les maux que nous n’avons même pas faits, à moins que cela ne soit une mise à l’épreuve, histoire de tester nos sincérités ou nos tentations. Et puis, si avec tant de ferveur nous sommes toujours dedans, c’est que nous l’avons bien mérité, cupides et ingrats que nous sommes, avec nos fardeaux de méfaits commis dans les précédentes vies que nous n’avons même pas connues.
C’est fantastique, la foi, encore plus fort que les lois de la cinématique. Elle peut déplacer les montagnes. Quand on l’a, plus rien ne résiste. Avec ça, on peut s’affranchir de la peur, car on tient là a une certitude inébranlable, un bouclier indestructible. On est Zen face au tourment du monde. On est heureux devant la mort, parce que le Grand Macho vient d’annoncer une journée porte-ouverte pour son jardin. On est soulagé face aux ténèbres parce qu’on sait que la Lumière est au bout. Qu’Il est là, juste de l’autre côté, à sourire béatement, trop content d’avoir du monde pour tailler une bavette.
Mais il ne faut pas oublier la dernière catégorie de certitude, celle des inclassables. Eux qui n’ont pas eu la chance d’entrer dans la maison de Descartes ni de sortir de la crédulité béate… ou la béatitude crédule, cela dépend. Leurs certitudes sont celles des autres. Il suffit qu’un prêcheur vienne leur expliquer que les infidèles ne méritent pas de vivre, pour qu’ils organisent aussitôt quelques belles expéditions. Il en résultera de superbes croisades, croisées avec quelques jolies guerres saintes, lesquelles sèmeront derrière elles toute une marmaille de certitudes ferventes que tout guerrier porte au bout de son canon. Redoutable, la foi des autres. C’est même contagieux. Si contagieux que certains en arrivent à décréter que la transfusion sanguine est un péché sérieux. Suffisamment sérieux pour être une certitude qu’il faut défendre bec et ongle… jusqu’à en mourir s’il le faut.
Mais alors, ont-ils pensé une seule seconde à ces jeunes médecins qui se font remuer dans l’ambulance comme une bouteille de champagne sur un podium de F1 ? Eux qui n’ont pas d’autre choix que de confier leur estomac affamé au champion des chauffeurs de SAMU. Eux, toujours, qui se battent dans les slaloms le long de la rue Lecourbe pour garder le quart du sandwich au dindon transgénique, avalé en toute hâte, encore plus vite qu’Adam lui-même ne l’aurait fait avec son trognon de pomme. Et eux, enfin, qui accourent vers cette belle jeune femme allongée sur le bitume, baignant dans son sang comme une banane aplatie dans un sirop de fraise, étalée par un bagnolopithèque amateur du sang du Seigneur.
Misère ! Elle est enceinte !
Ils accourent donc, ces jeunes sauveurs, médecins de foi et docteur de profession, tenant dans une main leur certitude nommée serment d’Hippocrate, et dans l’autre… des poches de sang. Argh ! Pas de sang des autres dans mes veines ! C’est un péché très sérieux ! Proteste la jeune femme du haut de sa forteresse de certitudes. Soyez raisonnable, supplient les docteurs du bas de leur humilité.
Ils sauvent donc la mère et le fœtus, contre la volonté de l’une et peut-être même de l’autre. On ne sait jamais.
Résultat des courses : Poursuite… au tribunal, où les sauveurs se retrouvent condamnés pour « atteinte à la liberté individuelle » Ben oui, le juge aussi a sa certitude, une sacrée d’ailleurs : article 432-4 du Code Pénale, Chapitre IV. C’est encore mieux que la bible. Pauvres saints sauveurs ! Ils ont le choix entre ça et l’article 223-6, chapitre III, toujours extrait du code pénal « de l’entrave aux mesures d’assistance et de l’omission de porter secours » Remarquez, le tarif est plus avantageux si l’on opte pour la deuxième stratégie.
Moralité : Ô confrère de la misère humaine, avant de sauver la peau des autres, pensez d’abord à la vôtre ! Voilà ce qu’on a fait de votre certitude, de votre serment. Ah ! le Grand Sadique jubile, je l’entends qui se roule dans les nuages.
Et pourtant, que serions-nous sans nos certitudes, sans nos coquilles de noix ? Aussi frêles soient-elles, nous nous y accrochons, de peur de sombrer dans les fonds abyssaux de l’océan de la peur, dans la folie, pire, le néant. Sans certitude, point de salut.
Mais que se passe-t-il lorsque ses certitudes se heurtent à celles des autres, parfois bien différentes ? Bien sûr, chacun s’accroche toujours aux siennes… mais perçoit souvent celles des autres comme une menace, car étrangère, inconnue, incertaine… Alors, on se bat, à coup d’avocats, à coup de poings, à coup de sabres, à coup de canon, à coup de bombes nucléaires, pour imposer la sienne. Et que les meilleurs gagnent ! Ainsi veut le Grand Parieur qui s’amuse devant cette arène monstrueuse appelée Terre.
Mais il existe aussi des certitudes qui n’ont besoin d’aucune équation, ni foi, ni brochette de juges, ni purée d’avocat, ni superstition, ni confrontation. Mais seulement d’une poignée de secondes, pour se suffire à elles-même… et ce pour la vie.
Oui, pendant que vous cherchez à ouvrir la bouche afin de laisser le premier bol d’air s’engouffrer dans vos petits poumons tout neufs, pendant que vous poussez douloureusement le premier cri de votre vie, quelques-uns cherchent déjà à fouiner dans votre intimité. Et puis, comme si ce n’était pas suffisant de balader partout leurs yeux de voyeur, ils poussent aussi des cris. Des proclamations qui viennent renforcer leur certitude fraîchement acquise : C’est une fille !
Et voilà, en un seul mot, la plus grande certitude de la vie est lâchée : Une fille. Cela a été annoncé, et bientôt déclaré à l’administration, qui s’empressera de la graver dans le marbre afin d’en faire une réalité immuable – parce que c’est écrit dans les principes des droits civils. Et personne ne pensera à la contester. Tout le monde est d’accord, même le Grand Blagueur, et pour une fois, on n’ira pas se battre pour imposer sa certitude, puisqu’il n’y en a qu’une.
Une fille, voilà ce que vous êtes. Tout le monde en convient, la médecine, la bible, les sectes des globules vertes, les bagnolopithèques et leurs victimes elles-mêmes… sans oublier le perroquet de la concierge. Oui, tout le monde est d’accord… sauf vous, avec votre certitude qui dérange. Votre coquille de noix qui cherche à défier toute une armada. La bataille est perdue d’avance, mais vous êtes prêt(e) à la défendre jusqu’au bout, même s’il faut y laisser la vie.
Parce que vous n’avez qu’une seule certitude, celle d’être un garçon.
(C) Somaos Sar - 2000/2007
